Les Testaments – Margaret Atwood -*Retour à Gilead*

C’est un des livres que j’attendais le plus en cette rentrée littéraire, j’ai donc acheté Les Testaments de Margaret Atwood, publié chez Robert Laffont, le lendemain de sa sortie – chose plutôt rare pour moi qui achète principalement en occasion. Toutefois malgré cette attente, j’étais un peu mitigée, notamment sur le fait que l’autrice attende le succès de la série pour se décider à écrire une suite (qui lui était demandée depuis longtemps pas les lecteurs !) J’avais donc peur d’être déçue, mais cela n’a pas été le cas fort heureusement. Ce roman d’anticipation se lit vite et facilement malgré ses 537 pages !

Ce que mon père y faisait était paraît-il très important – c’était des choses importantes d’homme, trop importantes pour que les femmes s’en mêlent, parce qu’elles avaient des cerveaux plus petits totalement incapables de concevoir de grandes pensées, affirmait Tante Vidala qui nous enseignait la Religion. Ç’aurait été comme essayer d’apprendre le crochet à un chat, ajoutait Tante Estée, qui nous enseignait les Travaux manuels, et ça nous faisait rire, tellement c’était ridicule ! Les chats n’avaient même pas de doigts !

Bref, les hommes avaient dans la tête quelque chose qui ressemblait à des doigts, mais des sortes de doigts que les filles n’avaient pas. Ça expliquait tout, nous assurait Tante Vidala, et fini les questions.

 

De quoi ça parle ?

Supposément 15 ans après l’intrigue de La Servante écarlate, dans un Galaad sur le déclin, ce roman suit le parcours de trois personnages différents. Agnès, une adolescente grandissant dans cette théocratie et devant affronter le passage à l’âge adulte sous cette dictature ; Daisy, qui grandit au Canada et prend part à des manifestations contre l’état voisin ; la troisième narratrice n’est autre que Tante Lydia en personne, et témoigne de la corruption qui règne dans les plus hautes sphères du pays. Ces trois voix nous permettent d’explorer divers aspects de cette période, notamment comment l’état de Galaad est perçu à l’étranger, ce que ça fait de grandir dans cet état autoritaire, et comment Tante Lydia en est arrivée à sa position actuelle. Bien évidemment une autre intrigue se greffera sur cette toile de fond, mais je ne veux point trop en dire.

 

Mon avis :

Avant de commencer, il est à noter le message de la traductrice en début du livre, pour nous expliquer des changements de vocabulaire qu’elle a opéré depuis sa traduction de La servante écarlate. La plus discutable reste la modification de « Gilead » en « Galaad ». J’ai du mal à comprendre ce changement étant donné que les lecteurs et les sérivores sont habitués au terme « Gilead ». De plus, ce nouveau terme n’apporte vraiment rien de plus linguistiquement parlant. Reste à voir si elle va proposer une nouvelle traduction du précédent roman, pour permettre plus de cohérence entre les deux romans dans leur version francophone.

La lecture de ce roman était vraiment très agréable ! On ne voit pas passer les chapitres, et on se presse de les enchaîner pour toujours connaître la suite. Un bémol que j’ai tout de même noté concerne un des rebondissements majeurs du livre, que l’on voit malheureusement venir à des kilomètres tellement les indices sont évidents. Cependant cette absence de surprise concernant cette révélation ne gâche pas vraiment notre plaisir, car pour les personnages cela reste une vraie révélation, et cela intervient assez tôt dans l’histoire.

L’éventail de voix et personnages nous permet d’avoir un aperçu étendu de la vie des femmes sous Galaad et du déclin progressif de ce régime, tout en ayant aussi une vision du point de vue étranger et des relations internationales avec le personnage de Daisy.

 

Grandir sous Galaad – Agnès.

Avec le personnage d’Agnès, nous explorons la vie d’une enfant qui a grandi sous l’endoctrinement constant de Galaad. Cela nous donne un aperçu des effets de la manipulation sur les enfants – la seconde génération de population est bien plus docile que leurs aînés, car ils n’ont connu que cet état et tout leur semble donc normal, dans l’ordre naturel des choses.

Pourtant on s’aperçoit vite que l’état de Galaad n’assume pas l’entièreté de leur passé et des actions qui ont eu lieu au moment de leur fondation. La vérité des origines est cachée aux petites filles. Le secret des enfants nés avant l’avènement de Galaad qui ont été arrachés aux servantes est bien gardé dans les familles.

Comme dans de nombreuses dictatures, l’école est le meilleur moyen de façonner les enfants pour qu’ils correspondent à l’idéal du régime. Les petites filles y apprennent leur rôle au travers des cours de religions et de travaux manuels. On leur rappelle sans cesse quelle sera leur place dans la société plus tard. Cette éducation se base beaucoup sur la peur : on leur fait comprendre par la menace qu’elles ont intérêt à être docile car il n’est pas bon d’être une rebelle.

En suivant un personnage aux portes de l’adolescence, on en apprend aussi un peu plus sur les mariages dans cet état – les familles importantes se marient principalement entre elles, et leurs enfants ne reçoivent pas la même éducation que les plus démunies, pour se préparer correctement à leur rôle d’épouses et de commandants. On se rend vite compte que les mariages sont arrangés par les familles, et que le choix qu’on donne aux filles entre plusieurs prétendants n’existe qu’en apparence. Il s’agit toujours de politique et de jeux de pouvoir.

 

La complaisance internationale – Daisy

Ouvrir la portée du récit avec un personnage vivant au Canada était une idée ingénieuse. Au travers du personnage de Daisy, on explore la vision de Galaad à l’international, mais aussi les actions qu’ils entreprennent à l’étranger.

En opposition à l’école de l’état religieux, on peut voir comment cette théocratie est présentée aux élèves canadiens. C’est une vision assez négative et orientée qui est donnée. On encourage même les élèves à participer à des manifestations, en affrétant des bus pour y aller et en les accompagnant.

Toutefois la situation au Canada est bien plus nuancée que la vision enseignée à l’école. On va donc être confronté à deux pouvoirs opposés :

– Mayday, le réseau de la résistance qui aide et cache les fuyards de l’état voisin. Ils s’activent pour nuire un maximum au pouvoir galaadien.

– Les Perles, qui sont des tantes envoyées en missionnaires pour essayer de recruter des étrangers et les faire venir à Galaad en les convertissant. Ces femmes utilisent la pauvreté, la jeunesse et le désarroi pour endoctriner des personnes fragiles en leur promettant monts et merveilles à Galaad s’ils se convertissent.

Et dans tout ça on s’étonne d’une certaine complaisance des gouvernements étrangers, dont le Canada, pour des questions de relations politiques. Toute ingérence est évitée. Les missionnaires et certains membres haut placés à Galaad peuvent librement se déplacer au Canada sans être inquiétés – le plus dur pour eux est d’obtenir une autorisation de Galaad pour avoir le droit de passer la frontière. Il y a aussi des accords d’extraditions pour les fugitifs. On peut y voir un parallèle avec le monde contemporain, où certains dictateurs sont invités dans nos démocraties car il y a un intérêt politique et économique, malgré les exactions et atteintes à la dignité humaine qu’ils peuvent commettre chez eux.

 

Un lieu de pouvoir féminin insoupçonné – Tante Lydia

Jusqu’à présent il nous avait été donné seulement la vision de femmes totalement opprimées par Galaad. Avec la voix de Tante Lydia, on se retrouve de l’autre côté du miroir et nous pouvons en apprendre un peu plus sur les raisons qui ont pu mener des femmes à en asservir d’autres. La réponse est paradoxalement la même qui pousse les servantes à se soumettre au rituel : l’instinct de survie. Dans le cas des tantes fondatrices, le moto pourrait être « Mieux vaut être du côté des dominants pour garder un peu son confort de vie plutôt que de s’en tenir à ses valeurs et ne pas avoir de futur ». Il est intéressant de voir le processus de manipulation que les dirigeants de Galaad ont mené, pour réussir à casser les convictions de celles qui sont devenus tantes, et de réussir à les faire adhérer (au moins en apparence) au nouveau régime en place. On se rend surtout compte que Tante Lydia est un personnage bien plus nuancé qu’elle n’y paraissait dans la Servante Ecarlate. Je ne m’étendrais pas sur tous ces aspects car je ne veux pas vous spoiler son histoire 😉

En plus d’en apprendre beaucoup sur la fondation de l’ordre des tantes aux début de Galaad, nous avons aussi une vision de l’intérieur de l’organe de pouvoir féminin qu’est Ardua Hall (le lieu de résidence des tantes). Même si en tant que femmes elles n’en restent pas moins inférieures aux hommes dans cet état, les tantes, et particulièrement les tantes fondatrices dont fait partie Tante Lydia, possèdent un pouvoir et une liberté d’action plutôt notables.

Mais paradoxalement elles font parties des personnes les plus asservies du régime car elles doivent adhérer aux principes tout en étant lucides sur les agissements des hommes d’état, sur les contradictions entre leur doctrine religieuse et la Bible, sur ce qui se passe réellement à l’étranger, sur l’état des choses avant l’avènement de Galaad, etc… C’est en contrepartie de cette servitude éclairée qu’elles peuvent acquérir certaines libertés comparées aux autres femmes de cette société : pas de mariage donc pas d’asservissement direct à un homme (mais en contrepartie on force les autres femmes à se soumettre), le droit de lire et d’écrire, et d’avoir accès aux bibliothèques, avec certains textes subversifs pour les plus hautes placées dans la hiérarchie.


 

En somme un roman très intéressant, qui nous permet d’en apprendre beaucoup plus sur l’état de Galaad et son organisation, et d’explorer à nouveau la condition féminine, les extrémismes religieux – avec une intrigue qui nous tient en haleine. Si vous avez aimé la série, je vous le conseille ; si vous avez aimé La Servante Ecarlate, je vous le conseille toujours – et si vous faites partie de ceux qui ont aimé la série mais pas le livre, et bien sachez que je trouve l’écriture tout de même plus agréable dans ce roman. Peut-être qu’il arrivera à vous convaincre !

 

A très vite pour une nouvelle chronique,

Mélissa

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