C’est le cœur qui lâche en dernier – Margaret Atwood

Comme beaucoup de monde, j’ai découvert Margaret Atwood au travers de la série The Handmaid’s Tale, qui au passage est pour moi une des meilleures séries du moment. On m’a d’ailleurs récemment offert le livre La Servante Écarlate, que j’ai beaucoup aimé. Cela m’a donné envie d’en découvrir plus sur l’univers littéraire de cette auteure, surtout en apprenant qu’elle est plutôt spécialisée dans les dystopies, genre que j’apprécie beaucoup ces derniers temps.

Ce qui est étonnant en lisant le résumé de C’est le cœur qui lâche en dernier, c’est qu’on pense de prime abord tenir en main une dystopie dans un futur plutôt éloigné, un peu dans la veine de 1984, dans une société en apparence assez différente de la nôtre. Pourtant en ayant ouvert le livre, on se rend très vite compte qu’on est à peine quelques années plus tard, dans une continuité directe de notre société (notamment au travers de références de culture pop), et non une société totalement différente.


Mais avant toute chose, de quoi ça parle ?

En période de forte crise économique, une très grande partie de la population se retrouve au chômage et à la rue. Les plus chanceux ont encore une voiture pour dormir et entreposer les quelques effets personnels qu’ils leur restent. La criminalité a aussi augmenté drastiquement (gang, violence, vol, viols). Stan et Charmaine, nos deux personnages principaux, n’échappent pas à cette règle : ils vivotent sur le salaire bien misérable de Charmaine qui a trouvé un travail de serveuse dans un endroit peu recommandable. Ils vivent dans leur voiture suite à la perte de leur maison, dormant aux aguets toujours prêts à démarrer la voiture en cas d’agression la nuit. Ils n’arrivent plus à voir un avenir dans ce milieu hostile, hors de question de fonder une famille sans logement, quand on ne sait pas si on pourra se payer à manger le lendemain.

Pour pallier aux problèmes crées par la crise économique, une société privée instaure un système basé sur deux villes jumelles (Positron et Consilience) : toutes les personnes qui participent au programme ont un logement, un travail et un salaire. Le principe ? Les personnes vivent un mois en ville, et un mois en prison. Pendant qu’ils sont en prison, une autre famille vit dans leur maison et vice-versa – ce sont leur alternants, qu’on ne doit jamais rencontrer sous aucun prétexte. Une seule condition : quand on intègre le programme, c’est à vie.

Découvrant ce programme, Charmaine y voit une issue de secours à leur avenir bouché. Elle convint donc son mari d’intégrer le programme, qui répond pleinement à ses attentes : une grande maison, des habits neufs, un travail qui leur plait…etc. Même les mois en prisons se déroulent très bien. Tout bascule quand Stan découvre un mot très chaud laissé par le couple alternant. Il commence alors à fantasmer sur Jasmine, celle qui dort à la place de sa femme quand il n’est pas là. Elle est tout le contraire de Charmaine : coquine, espiègle sensuelle… alors que sa femme est presque frigide, elle ne fait l’amour que pour faire plaisir à Stan, un peu comme une tâche ménagère.


Il règne une ambiance étrange dans ce livre, j’aurais du mal à décrire exactement ce qui m’a donné cette impression. C’est l’atmosphère en général : à la fois rétro mais en-même temps futuriste. Un peu comme un livre d’anticipation qui aurait été écrit il y a 30-40 ans. Pas dans le style, mais dans l’atmosphère générale qui s’en dégage. C’est surtout la personnalité de Charmaine je pense qui m’a donné cette impression. Elle passe pour la femme au foyer dans ces vieilles pubs.

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Ma vision de Charmaine dans leur nouvelle maison à Consilience

 

On appréciera beaucoup la plume d’Atwood, qui sait donner consistance à ses personnages, à travers ses mots elle modèle vraiment leur personnalité. Son écriture totalement maîtrisée et cela est très agréable à lire. Même si c’est à la 3e personne, on a vraiment l’impression d’être en train d’écouter les pensées des personnages principaux.

Les personnages ont un côté caricaturale. Leurs traits sont exagérés, et je pense que c’est un choix réel de l’auteure.

D’un côté nous avons Charmaine, qui est niaise, fragile, docile et prude. L’archétype de la vision conservatrice de la femme. Toutefois les membres du sexe féminin ne sont pas toutes comme Charmaine, elles peuvent aussi être manipulatrice (notamment les personnages de Jocelyn et Aurora). Nous avons aussi Veronica, femme émancipée suite à une « erreur médicale » (mais je n’en dirais pas plus pour ne rien spoiler). Pour Atwood il semblerait que l’émancipation de la femme passe par l’inaccessibilité aux hommes, par une rupture totale du jeu de séduction.

De l’autre côté nous avons Stan, qui est plus « neutre ». Dans cet univers, il ne fait pas parti des mâles dominant comme Max, Ed ou encore Conor. Mais il passe quand même pour un obsédé sexuel. Comme plus ou moins tous les hommes dans ce roman. Ils ont tendance à être dominateurs, manipulateurs et des assoiffés de sexe qui ne savent pas vraiment se contrôler (vous aussi allez trouver leur moyen de « lâcher la pression » en prison assez… glauque).

 

Au final ce livre est bien plus profond qu’on pourrait ne le penser en commençant la lecture. Le thème du roman comme on pourrait le croire de prime abord, n’est pas directement la relation fantasmée de Stan sur son alternante. Cela est juste le point de départ. Ce n’est pas une histoire d’amour/romance/sexe (pour mon plus grand plaisir car je ne raffole pas de ce genre). Même si l’histoire évolue autour, ce n’est pas le thème central. Le livre prend une direction autre que celle qui était attendue mais la trame de fond par contre est un peu classique : l’utopie qui s’avère être mauvaise malgré les idéaux qui semblaient beaux vu de l’extérieur. Mais comme toujours dans ce genre déjà bien éprouvé de la dystopie, l’idée est de faire une critique de la société et ce roman n’y déroge pas.

De nombreux thèmes sont abordés au fil des pages : manipulation, critique du capitalisme (crise économique), une ville où l’ombre de Big-Brother ne plane pas très loin, le questionnement des nouvelles technologies. Thèmes assez classiques du genre. Mais il y a aussi un message féministe qui apporte plus de profondeur à ce roman : critique de la prostitution, de la soumission (acceptée ou imposée suivant la situation) des femmes, de l’objectification des femmes. On a l’impression que l’auteure veut amorcer une réelle réflexion sur les relations entre les membres d’un couple et sur l’attachement amoureux.

 

Margaret Atwood pose un regard au final assez sombre, très désabusé sur cette société, et sur les humains.

 

Ce livre aura été une belle surprise. J’étais un peu sceptique par rapport au résumé, mais ce livre a été bien plus intéressant et captivant que je ne le pensais. Ce n’est que le 2e roman que je lis de cette auteure, je ne peux donc pas vraiment comparer avec le reste de son œuvre (j’ai beaucoup lu que ce roman serait un peu en-dessous de ses autres romans pour les lectures habitués). Mais je sens que je vais m’attaquer au reste de sa bibliographie très prochainement, car elle semble prometteuse 🙂

 

 

4 commentaires sur “C’est le cœur qui lâche en dernier – Margaret Atwood

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